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00:00:00 Couts caches du S&OP
00:00:21 Milos Vrzic rejoint la conversation
00:01:40 Universo explique : conglomérat de fabrication d’aiguilles de montre
00:02:20 Anecdotes horlogeres et relation personnelle
00:03:30 S&OP defini : aligner demande, offre et finance
00:04:50 Plein feu sur le cout cache : cout de l’inaction
00:06:00 Le cout de l’inaction cause retards et mauvaises decisions
00:07:02 La cadence des reunions cree un retard decisionnel inevitable
00:08:55 Les decisions descendent en cascade et perdent en qualite
00:11:40 Les budgets sont des contraintes brutales et politisees
00:15:00 SNOP vs operations : tactique contre operationnel
00:17:00 Le formalisme doit refleter les moteurs business, pas les maths
00:22:00 Simuler les leviers strategiques avant d’appliquer les contraintes
00:33:00 Attribuer la propriete des moteurs economiques pour eviter la politique
00:43:30 Automatiser les choix operationnels ; reserver le SNOP a l’alignement
00:47:00 Le flow manager surveille les exceptions et affine les recettes
00:49:55 IA et LLMs peuvent aider sans remplacer le jugement
00:52:00 Les LLMs revelent le travail inutile ; ils synthetisent bien
00:59:15 Beaucoup de crises sont du firefighting evitable
01:03:37 Conclusion : rester connectes et ameliorer les pratiques S&OP

Resume

Le S&OP a la mode est souvent un rituel de coordination couteux dont le vrai prix est l’indecision : les reunions nourrissent les slides pendant que les decisions difficiles sont reportees, poussant les choix vers des personnes moins visibles et moins autorisees. Les cycles cadences creent delai et inertie ; budgets et plafonds arbitraires ecrasent l’economie. Il faut relier les decisions aux moteurs economiques, cout du capital, cout du mauvais service, delais, et automatiser les approbations routinieres. Le S&OP ne merite sa place que lorsqu’il clarifie les arbitrages, assigne la responsabilite et rend les operations automatisables.

Resume etendu

Le discours a la mode sur le S&OP le presente comme une panacee de management. En realite, c’est souvent un rituel de coordination dont le prix cache reside moins dans les effectifs visibles que dans les decisions jamais prises. Le cout de l’inaction est la facture qui arrive lorsque des reunions mobilisent des armees de collaborateurs pour alimenter des slides, puis deferent les appels difficiles. Dans le vide, les decisions ne disparaissent pas : elles descendent vers des personnes ayant moins de visibilite, des donnees obsoletes et aucune autorite pour changer les regles.

Une partie de cette paralysie est integree a la cadence. Un cycle mensuel ou trimestriel garantit du retard par conception. Le probleme profond est la victoire des contraintes sur l’economie : budgets et plafonds arbitraires se deguisent en discipline, mais creent des guerres de territoire et des coupes mecaniques. Un meilleur fonctionnement commence par la propriete des vrais moteurs : cout du capital, cout du mauvais service, delais, prix, retards.

Au mieux, le S&OP n’est pas un theatre hebdomadaire de strategie synthetique. Sa valeur consiste a aligner les rares elements qui changent le modele : ce que le service signifie pour les clients, quels risques seront prices et quels leviers macro seront actionnes. Operationnellement, l’objectif est d’automatiser les decisions afin que les humains cessent de chasser les erreurs de tableur et gerent le flux. L’IA doit supprimer le travail inutile, pas externaliser le jugement sur les quelques arbitrages vraiment critiques.

Transcription complete

Conor Doherty: Ceci est Supply Chain Breakdown. Aujourd’hui nous decomposons le cout cache du S&OP. Nous avons un invite special en studio : Milos Vrzic, ami de la chaine, deja venu debattre de S&OP avec Joannes. Milos, merci d’etre venu a Paris.

Milos Vrzic: Merci de m’avoir invite. La derniere fois etait un debat ; aujourd’hui, ce n’en est pas un. C’est surtout une bonne excuse pour se voir et discuter franchement.

Conor Doherty: Pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te presenter ?

Milos Vrzic: Je suis responsable supply chain chez Universo, fabricant d’aiguilles de montres dans le groupe Swatch. Nous servons des marques comme Breguet, Omega, Longines, Tissot ou Flik Flak. Universo est interessant parce que nous avons beaucoup de procedes de production tres differents sous le meme toit. C’est un business B2B, presque tout est internalise sauf la mine de zinc et de cuivre.

Conor Doherty: Aujourd’hui, nous parlons du S&OP comme processus recurrent cross-fonctionnel visant a aligner demande, supply et finance dans un plan faisable a moyen ou long terme. Les couts visibles sont faciles a voir : meetings, preparation, couches de personnes. Mais quels sont les couts caches ?

Milos Vrzic: Le cout visible est enorme : une armee de demand planners, ou comme dirait Joannes, une armee de clerks. Mais le cout cache majeur est le COI, cost of inaction. Le pire scenario est une equipe qui prepare tout, arrive en meeting, et personne ne decide. Il vaut mieux des donnees approximatives avec une vraie decision que le meilleur processus S&OP sans decision.

Joannes Vermorel: Je suis d’accord. Pour juger une supply chain, il faut penser aux contre-factuels : marque, actifs, options fournisseurs, transporteurs, contrats. Par defaut, l’entreprise agit par inertie. Un niveau de stock devient une politique de reapprovisionnement. Un prix reste inchange. Le cout d’inaction est le delai entre le moment ou vous auriez du reviser votre position et le moment ou vous le faites. Un processus trimestriel introduit presque automatiquement un demi-trimestre de retard moyen ; mensuel, un demi-mois.

Milos Vrzic: Et si le bon niveau ne decide pas, la decision descend d’un cran. Quelqu’un avec moins de visibilite et pas le bon niveau hierarchique finit par agir avec une information incomplete. L’inverse existe aussi : des dirigeants evitent les gros arbitrages et se perdent dans le micromanagement.

Joannes Vermorel: Il faut distinguer bons et mauvais leviers. Un budget fixe est souvent un mauvais levier : il cree des guerres de territoire. Si l’enveloppe passe de 12 a 10 millions, chacun coupe au prorata ou se bat. Un meilleur levier est le cout de l’argent. Si le cout du capital passe de 9 % a 15 %, beaucoup de decisions cessent automatiquement d’etre rentables. Cela cascade dans les achats sans imposer une contrainte arbitraire.

Milos Vrzic: Je vois S&OP et les decisions operationnelles comme deux mondes. L’operationnel, c’est la physique newtonienne : flux, achats, stocks, master scheduling. S&OP est plus tactique : politique, ego, alignement, explication des consequences. Si vous changez le cout du capital sans forum d’alignement, le CFO ou le CEO demandera qui a signe cela. Le S&OP gere aussi ce probleme humain.

Joannes Vermorel: Le role utile d’un forum de type S&OP n’est pas de micro-decider les milliers de decisions quotidiennes. Lokad automatise ces decisions via des recettes numeriques. Le vrai sujet pour les dirigeants est la validite du modele : que signifie la qualite de service ? Quels sont les drivers economiques ? Qui possede le cout de l’argent, le cout d’une rupture, le prix d’achat, le prix de vente ?

Milos Vrzic: En B2B, surtout dans un groupe, la qualite de service ne peut pas etre une simple percentage. Si un client interne subit deux semaines de rupture, le cout reel doit etre calcule au niveau du systeme entier, pas de l’entite isolee. Sinon, les decisions sont fausses.

Joannes Vermorel: Exactement. Les reunions doivent produire des modifications du formalisme, pas seulement des contraintes top-down. Si vous constatez trop d’expeditions aeriennes, dire “maximum 20 % par avion” est souvent une mauvaise contrainte. Il vaut mieux comprendre la force economique : cout, delai, risque, empreinte carbone si elle compte, et l’integrer au modele. Les contraintes dures creent souvent une nouvelle couche de personnes chargees de les contourner.

Milos Vrzic: C’est pour cela que simulations et digital twins interessent les entreprises. Une idee de direction doit etre testee : “Nous avons simule votre idee, voici l’effet ; option B semble meilleure.” Les decisions doivent etre repetees avant execution.

Joannes Vermorel: Oui, mais attention au culte de la donnee. Si vous etes trop data-driven, vous devenez aveugle a ce qui n’est pas mesurable. Certaines choses de bon sens n’ont pas de mesure precise mais restent evidentes. Le slogan “sans data, vous n’avez qu’une opinion” est dangereux.

Un exemple en aviation : des pieces vieilles de 30 ou 40 ans etaient comptablement valorisees a zero. La tentation etait de les scrapper. Mais certaines n’etaient plus produites et pouvaient maintenir en vol de vieux avions cargo. Sur le marche, elles valaient tres cher. Le fait qu’elles valent zero pour votre comptabilite ne signifie pas qu’elles valent zero pour le monde.

Milos Vrzic: Le formalisme sert aussi a mettre les bonnes personnes dans la meme salle et a eviter que quelqu’un esquive la responsabilite ou joue politiquement contre un autre. Quand la decision est prise et que personne n’a objecte, il devient possible d’avancer.

Joannes Vermorel: Nous essayons de decomposer les forces economiques. Finance possede le cout de l’argent. Sales possede le cout du manque de qualite de service. Quand chacun possede un driver economique, il y a moins de jeu politique que lorsqu’on partage un budget fixe, qui est par nature zero-sum.

Milos Vrzic: S&OP reste tres politique quand il s’agit de strategie. Une strategie nait souvent chez deux ou trois personnes, puis devient un plan. Si le plan deraille, on cherche qui a mal estime les ressources, le marche ou les competences. Les bons S&OP, peut-etre deux ou trois sur dix, servent a verifier si l’entreprise suit vraiment la strategie annoncee. Les mauvais sont juste un gouffre de temps et d’argent.

Joannes Vermorel: Beaucoup de choses sont appelees strategiques alors qu’elles sont du steady state. En aviation, automobile, logistique ou horlogerie, des processus changent lentement pendant des decennies. Pour ces situations, la generation de decisions doit etre robotisee. Le S&OP devrait reviser les grands drivers economiques, pas decider ou mettre chaque camion.

Milos Vrzic: Je suis d’accord. Une vraie strategie, c’est rare : entrer dans un nouveau marche, annoncer publiquement une trajectoire, engager l’entreprise. Ensuite, S&OP regarde si l’on suit ou s’ecarte de cette trajectoire.

Conor Doherty: Question de Felix : comment repondre au delai entre signaux marche et decision interne, quand ce delai force des expeditions urgentes ou des reductions de volumes ?

Milos Vrzic: C’est de l’operationnel. Le role du supply chain manager est d’automatiser autant de decisions que possible. Si une seule fonction peut decider, ce n’est pas tactique ; c’est operationnel. S’il faut aligner plusieurs fonctions parce que la decision sera contestee, alors on entre dans le domaine S&OP.

Joannes Vermorel: Lokad cherche a reduire le nombre de decisions qui exigent plusieurs personnes. Si les calculs disent qu’un gros purchase order est urgent et rentable, pourquoi exiger cinq signatures ? Ces workflows existent souvent parce que l’IT produit des nombres peu fiables. Il faut adopter un etat d’esprit comptable : les nombres mesurables doivent etre justes.

Milos Vrzic: Dans ton livre, tu parles du passage de planner a flow manager. Quand tout est automatise, les gens demandent ce qu’ils feront. Ils gereront le flux : outliers, corrections du systeme, amelioration de la recette numerique.

Joannes Vermorel: Je prefere “recette numerique” a “algorithme” parce que beaucoup de corrections sont modestes : vacances scolaires, decalages de dates, petites regles metier. Ce n’est pas toujours grandiose.

Milos Vrzic: Dans les industries stables comme l’horlogerie, il faut quand meme surveiller les shifts : marches qui changent, nouvelles categories, acteurs tech qui entrent et changent la demande. Meme les industries lentes doivent innover ou mourir.

Conor Doherty: Question de Constantine : certaines entreprises veulent faire du S&OP avec des agents IA, patients, bon marche, capables de tourner tous les jours. Que penser du S&OP sous steroides ?

Milos Vrzic: L’IA est utile presque partout, mais qui tire la gachette ? Vous pouvez simuler, evaluer, preparer. Mais les humains doivent assumer la decision, surtout quand il faut gerer la politique et presenter un changement sans humilier quelqu’un.

Joannes Vermorel: Les LLMs sont puissants pour la pensee superficielle : reformuler, produire du formalisme, reecrire du code. Mais pour les questions profondes, ils sont faibles. Si un LLM remplace facilement une partie du S&OP, c’est souvent un test qui montre que cette partie etait du busy work.

Milos Vrzic: C’est un bon litmus test.

Joannes Vermorel: Les LLMs peuvent aider a identifier des anomalies mecaniques, par exemple une reference dont la saisonnalite ne correspond pas a sa categorie. Ils sont bons pour cela. Mais si vous utilisez un LLM pour generer un rapport que personne ne lit, puis un autre LLM pour le resumer, cela revele surtout que le rapport n’avait pas de valeur.

Milos Vrzic: Le probleme est que produire un rapport obligeait parfois l’auteur a penser. Si l’LLM le produit, cette pensee humaine peut disparaitre. On croit avoir fait le travail, mais on ne l’a pas fait.

Joannes Vermorel: Exactement. Le S&OP contient beaucoup de busy work : traductions, re-saisies, slides, rapports. Si l’IA marche trop bien sur une tache, demandez-vous si cette tache devait exister.

Conor Doherty: Donc le S&OP a une valeur quand il clarifie les arbitrages, attribue la responsabilite des drivers economiques et laisse l’operationnel automatise avancer. Sinon, c’est de la politique a grande echelle.

Milos Vrzic: Oui. Le S&OP doit aligner les personnes sur les vraies decisions tactiques et strategiques, pas absorber les operations quotidiennes.

Joannes Vermorel: Et il doit eviter de confondre variabilite routiniere et crise. Les retards fournisseurs, variations de prix et bosses de demande previsibles doivent etre dans le modele. Les vraies crises existent, mais elles sont rares. Le reste est souvent le cout de ne pas s’etre prepare.

Conor Doherty: Merci a vous deux. Merci a tous pour vos questions. A la prochaine pour Breakdown, et retournez travailler.